Politique et changement : quoi de neuf ?

jerome carlos nokoueC’est une loi : tout change, tout bouge, rien n’est fixe. A peine l’avions-nous affirmé qu’un jeune étudiant nous a interpellé. Il veut savoir ce qui a changé ou en passe de changer, dans notre pays, quant à notre manière de comprendre, de vivre et de faire la politique. Si le changement réfère à une loi naturelle, le Bénin ne saurait être un îlot d’exception, dans l’immensité d’un océan soumis à la règle commune.
On peut ne pas percevoir clairement les mutations qui s’opèrent sur l’échiquier politique d’un pays. Mais il y a une foule de facteurs qui révèlent l’irréversible évolution des choses. En cinquante ans, la politique n’a pu se figer dans une raideur cadavérique, tant dans les mentalités, le mouvement des idées que dans les pratiques des acteurs. Personne ne peut soutenir que la politique, au Bénin, n’a pas bougé d’un iota.
Concédons qu’il y a, au moins, trois tendances lourdes de la politique sous nos latitudes pauvres. Elles s’ordonnent comme des constantes qui nous barrent l’horizon. Elles marquent  fortement  nos approches et nos démarches de sous-développés. Elles nous cachent les mutations qui s’opèrent.  Un peu comme l’arbre qui cache la forêt. On garde les yeux rivés sur cet arbre et on oublie la forêt grouillante, foisonnante de signes avant-coureurs des changements en cours et à venir. Quelles sont ces trois tendances lourdes ?

C’est d’abord la conception selon laquelle la politique est une mangeoire. On s’y engage pour se servir, prendre sa part du gâteau, échapper aux rigueurs de la vie, se mettre à l’abri du besoin et de la pénurie. Dans un environnement relativement pauvre, la politique est ainsi vue comme une planche de salut, la main secourable et magique du destin. C’est la clé qui donne accès à l’argent public. On sert alors à volonté et à la louche. On va donc à la politique pour se remplir le ventre, après qu’on s’est rempli les poches.

C’est ensuite la conception selon laquelle la politique fait bénéficier d’un titre de propriété. Parce qu’on estime avoir sué sang et eau pour conquérir une place, on croit bon et juste de se battre, bec et ongles, pour la garder, envers et contre tout. Aussi, d’avoir été appelé à une fonction ou d’avoir eu à gagner une élection, cela  confère, croit-on, des droits inaliénables, cela consacre propriétaire avec titre de propriété. D’où cette attitude de sangsue qui pompe le sang de sa victime. D’où cette posture de prédateur qui n’est mu que par la raison du plus fort. D’où la propension à vouloir faire du pouvoir sa raison d’être et de vivre, et finalement sa tombe.

C’est enfin la conception selon laquelle la politique est un héritage. On peut donc légitimement transmettre celui-ci à sa descendance. C’est la conséquence de tout ce qui précède. On ne peut considérer que comme son bien ce sur quoi on estime avoir acquis un droit de propriété. Pour la postérité et par héritage, on peut le transmettre à ses enfants. D’où, ici et là en Afrique, la génération des enfants qui rongent leurs freins dans l’antichambre du pouvoir. Ils attendent les coups de pistons de papa, la rampe de lancement de maman.

Pour lourdes qu’elles soient, ces tendances qui nous obstruent l’horizon présent, ne peuvent cacher cependant  les facteurs porteurs d’avenir. Ces facteurs indiquent les changements qui s’opèrent désormais dans la sphère de la politique dans nos pays. Et ces changements, à leur tour, introduisent au coeur des nouvelles règles du jeu, donnent de la politique une nouvelle image et du politicien un nouveau visage.

Il y a l’émergence de nouvelles forces sociales dont l’action est déterminante pour l’avenir. Par rapport à quoi une société civile dynamique et organisée est et reste, dans une société comme la nôtre, un accélérateur de changement, un levier de progrès. Pour peu que ses membres restent sincères, aient de la suite dans les idées, tiennent le cap.

Il va falloir compter avec la décentralisation. Elle produira tous ses effets quand le pouvoir et la démocratie à la base et au quotidien ne seront plus un slogan mais  une réalité vécue. Imaginons 10 millions de Béninois qui comprennent que leur avenir est dans leur tête et dans leurs mains et qu’ils doivent prendre, ici et maintenant, les commandes de leur vie. Sans attendre l’Etat. Sans attendre l’étranger bailleur de fonds.

Une véritable opinion publique est en train de naître dans notre pays sous l’action conjuguée des médias notamment. Ceux-ci, en aidant à libérer la parole, mettent notre société en réflexion et en dialogue. On ne sera pas étonné de voir le Béninois, sous peu, refuser de voter pour de l’argent. Et il n’est plus loin le jour où le citoyen électeur se débarrassera du manteau de client, de courtisan, d’obligé du politicien. Plus tôt qu’on ne le pense, le Béninois s’affirmera comme un citoyen libre, capable d’un choix informé qui porte son sceau personnel et distinctif. Les premiers signes de ces changements se manifestent et aujourd’hui est déjà enceinte de demain.

Jérôme Carlos
La chronique du jour du 4 juin 2010

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