Football : bricoler ou construire ?

Publié le par ABDOULAYE BIO TCHANE

Nous serons édifiés dimanche au soir. L’énoncé de notre équation le voici. « Les Ecureuils », notre équipe nationale de football, ont raison des « Crocodiles du Nil », l’équipe nationale du Soudan. Le Bénin, tout aussitôt, se relance dans  les éliminatoires cumulées CAN/ Coupe du monde 2010. Le Bénin est battu sur ses propres installations par le Soudan, et la messe est dite. Le Bénin aurait enregistré deux défaites en deux matches. Adieu veau, vache couvée.
Nous voilà le dos au mur. Ou ça passe, ou ça casse ! Et c’est dans cet état d’esprit que se trouvent les nombreux fans et supporters des « Ecureuil ». Ils promettent de tenir, le dimanche 7 juin 2009, au Stade de l’Amitié de Kouhounou, le rôle du douzième homme.

C’est également dans cet état d’esprit que se trouvent les joueurs sélectionnés pour cette rencontre décisive. Ils sont venus de tous les horizons : Mouri Ogoubiyi, Stéphane Sessegnon, Damien Chrisostome, Jocelyn Ahouéya et tous les autres. Ils doivent se transcender et s’appliquer à honorer un contrat de confiance avec le public. Un score de parité, c'est-à-dire un matche nul, ne nous arrange pas. Un seul mot d’ordre : la victoire ou rien !

A obtenir non par le jeu des pronostics. Nous en faisons beaucoup ces jours derniers. Comme, du reste, à la veille de toutes les grandes rencontres. Ne nous demandez surtout pas pourquoi les « Ecureuils » ont, presque toujours et à tous les coups, la faveur de ces pronostics. C’est qu’on ne marche pas sur ce qu’on tient pour cher et qu’on vénère. En d’autres termes, on ne pisse pas, comme on dit, chez nous, sur son fétiche. Les pronostics des Béninois sur tous les matches des « Ecureuils » sont inspirés et sont dictés par le cœur. Si l’adversaire devait être le grand Brésil, les Béninois, sans sourciller, pronostiqueraient en faveur des leurs. Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas.

Cette grande mobilisation populaire autour des « Ecureuils » exhale un parfum de patriotisme. Les Béninois se mobilisent, les yeux rivés sur le maillot de l’équipe nationale qu’il faut mouiller, la tête pleine des couleurs du drapeau national qu’il faut honorer et porter haut levé.

Les supporters survoltés, soudés à leur équipe nationale, vibrant de tout leur être sont des fidèles d’une vraie religion. Les officiels, plutôt des officiants, toujours prompts à récupérer tout mouvement populaire, s’investissent à fond dans l’événement. Quant aux joueurs, ils sont de bons ou de mauvais anges selon qu’ils se situent du côté de la victoire ou du côté de la défaite. C’est ce qui explique que le coach, en l’occurrence l’entraîneur, peut passer, selon le cas, du statut triomphant de l’archange au statut accablant de Satan.

Comme on le voit, la religion du football place et situe chacun dans un  rapport au sacré. Et comme Dieu ne se démontre pas et que la foi ne se raisonne pas, tout le monde ne voit et ne vit que le match du jour. L’on oublie tout. L’on passe par pertes et profits tous les problèmes liés au football national.

Un match décisif n’est ni gagné ni perdu le jour où il se joue. Il est gagné ou perdu bien avant. Ce que les Béninois donneront à voir dimanche, face au Soudan, et qui se reflétera dans le résultat final du match, sera le résultat de ce que les Béninois auront su faire ou n’auront pas su faire des semaines, des mois avant la rencontre. C’est facile de rassembler des individualités plus ou moins brillantes, venues d’horizons divers et de les disposer en un bloc juste bon pour tenir les 90 minutes de jeu. Mais cela ne fait pas une équipe. Loin s’en faut.

Car une équipe nationale, représentative de toute une nation, c’est d’abord des clubs nationaux animés d’une grande ambition, pourvus de moyens conséquents, dans le cadre d’un championnat national en règle. Quel est donc ce football qui ne sait mobiliser les amoureux du ballon rond qu’autour de l’équipe nationale ? C’est à croire que s’il n’y avait pas de matches internationaux,  le Bénin ne serait qu’un désert, un espace où le football serait inconnu au bataillon.

Une équipe nationale, représentative de toute une nation, ce sont les efforts d’organisation des ligues. C’est la couvée des talents de demain dans les écoles de football qui commencent à naître. C’est le sport scolaire qui nous branche sur les pépinières d’avenir. Ce sont les infrastructures sportives dignes de ce nom pour qu’un champ de maïs, où l’on chasse l’agouti, ne soit plus pris, au Bénin, pour un terrain de football. C’est aussi l’arbitrage, pour que Bonaventure Koffi ne soit plus l’arbre qui nous cache la forêt de nos faiblesses et de nos insuffisances. Par rapport à quoi, le résultat du match de dimanche, face au Soudan, devient secondaire. Nous importe davantage le choix que nous devons faire, ici et maintenant : continuer de bricoler notre football ou nous décider à le construire solide et dans la durée.

Jérôme Carlos  
La chronique du 5 juin 2009
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