L’évangile de la vérité selon Abdou Diouf
Un vrai ami n’a meilleur cadeau à faire à son ami que de lui dire la vérité. Une telle disposition d’esprit est à tenir pour une preuve de grande estime. « Qui dit la vérité, nous enseigne un proverbe malinké, se promène avec son linceul. » Et il faut croire, de ce point de vue, que Abdou Diouf, l’ancien Président du Sénégal, actuellement Secrétaire général de la Francophonie, pour avoir pris le risque de dire la vérité aux Béninois, aime sûrement le Bénin.De passage, cette semaine, dans notre pays, Abdou Diouf a tenu à rencontrer la quasi-totalité de nos têtes d’affiche politiques. Au terme de cette série de rencontres, il a déclaré ce qui suit. (Citation) : « J’ai perçu beaucoup de crispation, beaucoup de divergences…Les problèmes béninois doivent être réglés par les Béninois. On ne va pas faire de l’ingérence. Néanmoins, nous souhaitons que cette crispation soit remplacée par une situation décrispée afin que vous abordiez les élections dans la paix et la quiétude.» (Fin de citation)
On ne saurait mieux dire le Bénin, notre pays, au jour d’aujourd’hui. Abdou Diouf bénéficie du recul et de la distance nécessaires pour apprécier et juger en tout état de cause. Abdou Diouf a l’expérience et l’expertise nécessaires pour procéder à un diagnostic sûr. Abdou Diouf est totalement désintéressé. Il ne s’inscrit dans aucune action ni à l’avantage ni au détriment de qui que ce soit.
Face au miroir qui nous est ainsi amicalement tendu, que devons-nous faire ? Il faut que nous ayons le courage de nous regarder et de nous voir tels qu’en nous-mêmes. Il faut que nous ayons la sincérité de nous accepter, tels que nous sommes, dans toute la vérité, dans toute la nudité de notre laideur. Il faut que, après avoir bu la coupe de nos turpitudes jusqu’à la lie, nous nous donnions la force d’un sursaut.
L’une des expressions de cette crispation dont parle Abdou Diouf, c’est la campagne présidentielle dans laquelle nous nous sommes tous précocement engagés. Pris dans l’engrenage de cette logique électoraliste qui domine désormais tout, le développement de notre pays peut dormir. Et c’est justement en dormant sur les intérêts de nos populations que nous nous sommes fait livrer, pour ne prendre que cet exemple, un ouvrage comme le passage supérieur de Houéhiho qui menace déjà ruine, moins d’un an, s’il vous plaît, après sa mise en service. Incroyable !
L’une des preuves de cette crispation dont parle Abdou Diouf, c’est la guerre de débauchages qui fait actuellement rage. Tout cela fonctionne à l’eau de boudin d’une transhumance honteuse. Une telle guerre ne peut véhiculer que des contre-valeurs : moules déformants dans lesquels nous piégeons notre avenir, à travers l’éducation de notre jeunesse. Une telle guerre désacralise autant qu’elle banalise l’homme. Le nouveau Béninois est ainsi rendu au statut plutôt dégradant d’un être vil et veule. Il est affecté d’une valeur marchande et se vend au poids de sa forfaiture.
Pour donner raison à Abdou Diouf, les dérives verbales sont devenues quotidiennes. Nous franchissons allègrement la ligne blanche que nous avons établie par consensus autour de certains sujets jusque là tabous. On tient désormais, sans sourciller et sur la place publique, un discours à forte connotation régionaliste et ethnocentrique. Certains, dans cet exercice inqualifiable, se réclament de telle région, comme s’ils parlaient d’une entité autonome qui se superposerait à l’entité nationale. Certains autres, au rebours de toutes les dispositions constitutionnelles, situent le pouvoir dévolu à 8 millions de Béninois comme un bien à loger dans une autre région.
Propos graves, propos insensés, qui relèvent d’une irresponsabilité sans bornes. On fait comme si l’on ne savait pas que ceux qui, ailleurs, ont eu à jouer les apprentis sorciers, en livrant leur pays aux flammes dévastatrices de la guerre civile et du génocide, ont eu à démarrer leur entreprise de mort par leur bouche. C’est-à-dire par des mots qui fâchent. Par des discours fractionnistes qui divisent. Par des allusions qui tuent.
Les organes de presse de service public sont instrumentalisés à cette fin. L’institution de régulation qu’est la Haute Autorité de l’Audiovisuel et de la Communication (HAAC), n’en pouvant plus de patience face à de si dangereuses dérives, a dû ruer dans les brancards par un rappel à l’ordre en règle. Il faut donner raison à Abdou Diouf. La fièvre qui s’empare de chacun et de tous est grave et nuisible. Nous en rajouterions si nous devions, par nos excès, casser le thermomètre. Qui connaît le niveau exact de sa fièvre, comme Abdou Diouf vient de nous y aider, s’offre de bons moyens pour en venir à bout. Etant entendu, à en croire les sages malinké que « Le médicament qui fait hurler le malade ferait encore bien plaisir au mort »
Jérôme Carlos
La chronique du jour du 26 juin 2009
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