Entretien sur l’économie béninoise avec Simon Coffi Gnansounou: « Le clientélisme politique est néfaste à l’activité économique »
Le « pouvoir total » n’est pas source de progrès, encore moins une bonne méthode de gestion. Le professeur d’économie politique et de méthodologie à l’Université d’Abomey-Calavi et membre du Conseil économique et social, Simon Gnansounou en est convaincu. Dans l’entretien qu’il a accordé à votre journal, il peint un tableau sombre de l’économie béninoise. Par ailleurs, il s’est prononcé sur l’utilité du Conseil économique et social. En un mot, l’économiste pense que les actes économiques posés par le régime du changement ne sont plus cohérents, ceci à cause du clientélisme politique. Interview.Trois ans après l’avènement du régime du changement, comment appréciez vous l’économie béninoise aujourd’hui en tant qu’un expert de la chose ?
En tant qu’économiste et membre du Conseil économique et social (Ces) qui bénéficie d’une dizaine d’années dans cette institution, j’ai eu à prendre un minimum de recul pour voir à peu près ce qui se passe dans ce domaine-là. Il n’y a véritablement pas d’économie politique, ni de science économique ex nihilo. Il n’y a que la science sociale qui s’occupe du bien-être des populations. Ce qui fait que lorsqu’on parle de crise économique, j’ai tendance à dire non. C’est beaucoup plus social qu’économique. C’est à travers ce prisme que je vous dirai humblement ce que je pense. Pour aller à l’essentiel, je ne saurais peindre le tableau en noir pour dire que rien ne va au Bénin sur le plan socio-économique. Mon repère à moi, c’est beaucoup plus le régime du président Nicéphore Soglo. Depuis cette période jusqu’à ce jour, on est à même de reconnaître qu’il y a eu beaucoup d’efforts, pour qu’on passe d’une économie à croissance négative de moins de 2% à une économie à croissance positive. On est allé jusqu’à 6%. Aujourd’hui, on tourne autour de 4 ou 5%. Cela évolue en dents de scie. On ne peut donc pas affirmer tout de go que c’est carrément la catastrophe. Mais nous sommes bien obligés de reconnaître que tout n’est pas rose. Les perspectives ne sont pas heureuses et l’état des lieux actuel non plus n’est pas encourageant.
Parlez-nous un peu de cet état des lieux
On peut retenir qu’en matière de production, pour parler de surplus économique à dégager sur le plan international, notre économie rentre dans une logique d’avantage comparatif absolu lié au coton. L’avantage comparatif sur le plan économique pur reste un atout. Mais sur le plan du réalisme économique, c’est une grande faiblesse. Car, c’est une économie qui a un caractère de monoproduction. Bref, sur le plan international, c’est une économie fragile. Et ce qui se passe aujourd’hui est clair. Ce coton est mal produit et mal vendu. En un mot, il n’y a plus rien à espérer de ce côté-là. C’est dire que sur l’échiquier international, en terme d’échanges de valeurs, nous risquons d’ici à là d’avoir le bec dans l’eau.
Au-delà de cet exemple, comment les investissements se réalisent dans ce pays pour créer la richesse additionnelle ? Il est évident aujourd’hui qu’il y a des initiatives. Le projet cimentier est en cours en plus de la volonté de transformation du pays en un vaste chantier agricole. Tout cela est bien beau. Mais si cela se fait sur la base du clientélisme politique, ce sera en définitive une sorte de saupoudrage et nous allons nous retrouver à la case du départ avec une inflation galopante, un pouvoir d’achat érodé et une paupérisation rampante et structurelle.
Au début du régime, on ne parlait que des milliards. Mais aujourd’hui, on est confronté à une difficulté de trésorerie. Qu’est ce qui a bien pu se passer ?
Il n’y a rien de bizarre qui se soit passé. Je crois que tout ceci relève de l’improvisation dans la gestion économique et financière. Lorsque vous prenez des décisions d’investissement aujourd’hui, ou des décisions tout court, et demain vous revenez sur ces décisions, on est bien obligé de vivre ce que nous sommes en train de vivre. Ça ne risque pas de s’améliorer surtout avec la crise financière internationale.
Il faut revenir à ceci, la valse des milliards dont vous avez parlé a eu des effets néfastes sur l’économie. Le premier effet néfaste s’appelle l’inflation. Et contrairement à ce qu’on a l’habitude de dire que l’inflation qui sévit au Bénin a une origine externe, je ne partage du tout pas cette vision des choses. Notre inflation est d’abord interne et reste psychologique.
Expliquez vous, M. le professeur
Lorsque vous êtes à Tokpa et que vous n’êtes pas fonctionnaire et vous entendez sur les ondes qu’un projet passe par génération spontanée de 3 à 6 à 10 puis à 20 milliards, en l’occurrence le projet micro crédits aux plus pauvres. On n’a pas besoin d’en faire un projet tam-tam. Parce que lorsque ceux qui n’ont pas accès à ce projet entendent la valse des milliards, ils se disent étant au marché, il faut qu’ils prennent leur part. Et, la seule façon de prendre cette part est d’augmenter les prix des produits. Pour que les fonctionnaires, lorsqu’ils vont prendre leurs « milliards », arrivés au marché Dantokpa, ils puissent récupérer eux une partie de ces « milliards ». Résultat, nous assistons à une inflation galopante qui est d’abord psychologique avant d’être une inflation économique.
Mais le drame qui va se jouer à moyen et long terme, à cause de la crise financière internationale actuelle, est que cette valse des milliards risque de s’estomper. Car ces milliards proviennent souvent de nos partenaires au développement du Nord qui, face à la crise financière, vont chercher des arguments, aussi objectifs que fallacieux, pour ne plus tenir leurs engagements vis-à-vis des pays du Sud en général et du Bénin en particulier. Nous en voulons pour preuve déjà les réticences des américains à financer le reste des projets du Mca-Bénin.
Vous avez parlé aussi du clientélisme politique. En quoi la gestion politique a influencé celle économique ?
Le spectre des élections de 2011 semble rendre hystériques tous les responsables politiques de ce pays, sans exception aucune. Et lorsqu’on pose tous les actes dans le but d’avoir la voix de l’électeur, les actes économiques posés ne sont ni cohérents ni performants. Le clientélisme suppose que la gestion économique pour ne pas dire la gestion tout court de la Nation doit être réalisée par des gens favorables au système. Or, lorsque c’est ainsi, il y a problème. Parce qu’il y a une règle minimale qui doit être respectée et qui ne l’est plus.
Laquelle ?
« A compétence égale j’utilise la ressource humaine qui est plus proche de moi ». Mais on ne prend plus la peine de poser la question liée à la première partie de cette règle. Est-ce qu’il est compétent ? Donc, c’est lui qui joue le premier rôle dans le domaine. Et il y a des incompétences qui s’accumulent et des contre performances qui suivent. C’est ce que je retiens en parlant de clientélisme politique qui est très néfaste à l’activité économique.
A vous entendre, on s’étonne. Car, le Chef de l’Etat est un grand banquier, de même que le ministre d’Etat Pascal Koupaki et les autres. Est-ce leur incompétence qui justifie ce que nous observons aujourd’hui ?
Je n’ai jamais dit qu’ils sont incompétents. Ce sont des cadres extraordinaires que j’admire. Vous avez parlé du président de la République, il a fait son doctorat dans une université qui est la mienne, Orléans. Il y a le ministre Koupaki qui est d’une compétence rare. Ceci dit, la gestion économique n’est pas l’affaire de deux ou trois personnes.
Alors, qu’est-ce qui s’est passé ?
Il s’est passé qu’on n’a pas eu le courage de s’entourer de cadres rompus à la tâche ou à la chose économique. Koupaki seul ne peut rien. Moi-même qui suis ici, avec mes idées, je ne peux rien faire d’extraordinaire si on m’installe dans un système où c’est le clientélisme politique qui est le premier repère et non plus ce qu’il faut faire de bien. On peut bien concevoir les choses et ne pas réussir. La preuve, ce qui est conçu en matière de stratégie économique, c’est intouchable au niveau du ministre Koupaki et est d’une grande cohérence. Mais à qui demande-t-on de les appliquer ? A des gens qui n’ont pas cette préoccupation-là. Ce n’est pas la préoccupation du surplus économique qui reste leur vrai repère. Ceux-là qui sont appelés à la gestion économique, ce sont des gens qui sont d’abord au service du politique. Or, lorsque l’économique est dominé par le politique, dites-vous que les conséquences néfastes suivront. Il est vrai que c’est grâce à l’économie politique qu’on réalise la politique économique. Mais il ne s’agit pas de submerger tout de politique.
Un autre aspect, il ne faut pas se dire qu’il faut le pouvoir et « tout le pouvoir » avant de gérer de façon optimale. C’est dangereux. Car, une gestion économique qui suppose forcément le « pouvoir total » vire à la pensée unique. Et lorsque la pensée unique se met en action, il n’y a plus d’excellence, il n’y a plus de contradicteurs en face pour que l’on puisse corriger le tir et faire des feed back positifs. Moi, j’en suis inquiet.
Le tableau n’est pas complètement noir au niveau de l’économie béninoise, loin s’en faut. Au niveau de la Sous-région, on a des positions suffisamment avancées, mais nous risquons d’être totalement submergés, même dépassés par ceux qui sont à la traîne comme le Togo, si nous ne changeons pas de cap.
Notre économie est essentiellement fiscale, faut-il continuer sur cette lancée ou vous préconisez autre chose ?
Je ne suis pas scandalisé par le fait que l’économie soit fiscale. Ce n’est pas dramatique. Cela veut dire que l’Etat ne se mêle pas de la création de richesses. Au fond, la logique la plus intéressante est de laisser les acteurs économiques que sont les entreprises créer la richesse et l’Etat, à travers des ponctions, peut raisonnablement récupérer ce qu’il peut. Cela veut dire que l’individu ou le contribuable béninois, devant le fisc ne doit pas sentir un poids exagéré de l’impôt. J’ai l’habitude de faire référence à une formule simple. Il faut qu’au niveau de l’individu, l’impôt soit léger. Et la loi des grands nombres jouant, lorsque le taux unitaire de l’impôt est faible personne ne voulant rester dans l’illégalité, les gens seront nombreux à payer leur impôt. Et au bout de la chaîne, on aura une masse fiscale globale très grande. Autrement dit « une pression fiscale unitaire minimale pour une masse fiscale globale maximale, grâce à la loi des grands nombres » Ainsi, l’Etat peut l’utiliser à réaliser beaucoup d’investissements économiques et sociaux. Et c’est en cela que je pense au secteur informel qui est une mine d’or.
En quoi le secteur informel est une mine d’or ?
Lorsqu’on regarde notre économie, elle nous montre que la réalité est dans le secteur informel à plus de 90% et l’exception est au niveau du fameux secteur formel. Mais on doit essayer de ramener cette grande masse qui crée l’emploi dans le système de production. Car, le 3ème recensement général des populations et de l’habitat a dégagé clairement ceci : sur dix (10) emplois créés, neuf (09) proviennent du secteur informel et un (01) du secteur formel. Les réalités économiques se trouvent dans ce secteur informel. Mais pourquoi ne pas y aller ? Pourquoi les gens sont dans l’informel ? Parce que le secteur formel coûte trop cher. Le coût de la formalité en terme d’impôt est élevé. Si l’impôt à ce niveau également est faible, les acteurs de l’informel vont courir vers le fisc parce qu’ils vont se dire que c’est jouable en termes de « je peux payer l’impôt et bénéficier des possibilités offertes par les marchés publics ». Or, actuellement c’est écrasant la pression fiscale. Ces acteurs choisissent alors de se réfugier dans ce qu’on peut appeler ici le « secteur informel ». Un secteur refuge par rapport à l’impôt.
Au-delà de tout cela, le secteur informel est très dynamique en matière de création de produits, de réduction de la pauvreté. Car, ce sont de petits prix qui sont pratiqués même s’ils sont liés à des produits de grande consommation. Cela permet aux couches défavorisées d’accéder aux marchés, d’avoir des produits et de sortir de ce qu’on peut appeler la grande misère. Ce faisant, le secteur informel va davantage contribuer à la réduction de la pauvreté.
Si aujourd’hui, cela est à refaire qu’allez-vous proposer ?
Ma première réaction est ce que nous sommes en train de faire aujourd’hui au niveau du Ces. La dernière étude réalisée tient compte de cet aspect. En nous inspirant des recommandations du rapport du Mécanisme africain d’évaluation par les pairs sur le Bénin (MAEP-Bénin), à la page 201 de ce rapport, il a été précisé que si le Bénin veut prendre son envol économique, il a intérêt à retourner à son secteur informel. Faire tout pour que les réalités du secteur informel soient intégrées dans la politique économique de l’Etat béninois. Si on peut récupérer ce secteur, ce serait une bonne chose. Mais, il présente aussi des faiblesses. C’est pourquoi le Ces a réfléchi sur les modalités d’intégration du secteur informel dans les politiques économiques du Bénin. Ces modalités supposent d’abord, une sorte de toilettage des aspects négatifs du secteur informel. Ensuite, faire en sorte que le secteur informel soit utilisé comme une source de progrès. Mais il ne s’agit pas d’une logique de formalisation du secteur informel. Il faut revoir les choses dans une logique de viabilisation du secteur informel. Il faut changer de vocabulaire. Rester dans le secteur informel ne doit plus être en ce moment un problème. Mais, l’essentiel est qu’on amène ce secteur déjà dynamique à créer plus de richesses. Et lorsque l’impôt ne sera plus écrasant, le secteur informel va se présenter au grand jour après réalisation des formalités requises. S’empresser d’abord de dire, sortez de l’informel est une grave erreur. Si on me demandait quel est le premier atout pour relancer l’économie béninoise, je dirai que c’est le secteur informel.
On ne saurait finir cet entretien sans dire un mot sur le Ces. D’aucuns pensent que c’est une institution épouvantail qu’il faille bannir, quel est votre avis ?
Si on n’avait pas créé le Ces, il faut s’empresser de le créer.
Pourquoi ?
Cela me fait une expérience de dix ans, sinon plus dans cette institution. Je me suis rendu compte que s’il y a un lieu où l’on veuille être utile à son Etat, c’est au Ces. Le Ces joue un rôle de conseil, de staff. Si on considère que le Bénin est une grande entreprise fondée sur une structure hiérachico-fonctionnelle, le Ces prend en compte la dimension fonctionnelle Il y a ceux qui donnent des ordres, les gens du gouvernement et tout le reste. Et il y a ceux qui donnent des conseils. Le Ces en est un et reste une pièce maîtresse, parce que les 30 membres qui y sont, sont l’émanation des catégories socioprofessionnelles en action sur le terrain. C’est un échantillon représentatif de ce qu’on peut appeler les réalités socio-économiques du Bénin. Et en tant qu’expert, chacun dans son domaine est à même de sortir les préoccupations des populations à la base. Ensuite, les membres du Ces sont capables de donner des conseils, pas forcément dans une logique de contre pouvoir, mais d’accompagnement de l’action économique et sociale du pays. De ce point de vue, j’ai toujours considéré le Ces comme un grand laboratoire social où tous ceux qui y sont, sont forcément des chercheurs à leur manière. Le Ces permet d’aller à la base, faire un état des lieux de ce qui se passe dans chaque domaine, identifier les forces, les faiblesses, les opportunités et les menaces, dégager les problématiques possibles et au bout de la chaîne, réaliser une sorte d’étude diagnostique. C’est-à-dire, identifier et éradiquer les causes réelles des contre performances. Il ne s’agit plus de faire des laïus. Ainsi, une fois les causes dégagées, on applique la règle universelle de résolution des problèmes qui dit : « apporter solution à un problème, c’est proposer les conditions d’éradication des causes réelles se trouvant à la base de ce problème ». Le Ces reste donc une structure très utile. Il faut néanmoins préciser qu’il y a une fonction qu’on appelle « fonction consultative » qui régit fondamentalement le Ces. Or, la fonction consultative suppose qu’on donne conseil à des décideurs. Et on ne saurait étaler ces conseils sur la place publique. Par rapport à la fonction consultative, ce sont des conseils qui se font dans la dignité et dans la discrétion a priori. C’est cette fonction qui fait en grande partie que le Ces n’est pas encore visible pour qu’on reconnaisse tout ce que je dis. Mais, cela viendra. Je reste très optimiste. En tout cas, je pars physiquement du Ces tout en y étant d’esprit et de prières t avec la satisfaction d’avoir fait l’expérience d’une très grande institution républicaine.
Votre mot de fin
Je crois que l’économie béninoise, pour revenir à l’essentiel, peut évoluer dans un sens favorable, si nous rentrons dans une logique de contradiction positive. Cela veut dire que je n’ai pas tout le pouvoir mais j’ai le pouvoir minimum pour prendre les décisions et les appliquer. Et, il y a d’autres en face qui ont un minimum de ce pouvoir et qui sont à même de m’apporter un minimum de contradictions pour qu’on puisse corriger ce qui ne va pas pour aller de l’avant. Je vous remercie.
Charles YANSUNNU
Journal FRATERNITE 09/07/09
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