L’ère des démocraties bananières

Publié le par ABDOULAYE BIO TCHANE

On ne mange pas l’omelette de la démocratie  sans se résoudre à casser des œufs. Cela vaut notamment pour l’Afrique où tout est loin d’être aux normes. Nous avons tôt fait de fermer les yeux sur les grands principes qui participent de l’universalité de la démocratie. Nous préférons botter en touche, histoire de sortir du cercle d’exigence de celle-ci. Nous pouvons bricoler, à loisir, notre démocratie à nous. Qu’importe si celle-ci ne ressemble à aucune autre. Pourvu que l’objet fabriqué serve les desseins du fabricant.

Nous voila globalement situer, sans intention de caricaturer, sur la donne démocratique dans nos pays. Ce qui a contraint Barak Obama, au lieu d’un hommage à l’Afrique qui se démocratise, a préféré symboliquement aller au Ghana, le pays d’Afrique où, selon ses critères, l’on note les progrès les plus remarquables sur le chemin d’une démocratie modèle et crédible. Malheureusement, les bons exemples, en matière de démocratie, sont moins contagieux que la grippe A/H1N1. S’il en avait été autrement, l’exemplarité du Ghana aurait découragé la témérité d’un Mamadou Tandja au Niger.

Il ne faut plus craindre de dynamiter, en vue de les dessoucher, les démocraties bananières qui envahissent l’espace politique africain. Elles sont inutilement encombrantes, stérilement  envahissantes, profondément dégradantes. Il faut exclure, sur ce point, toute exception africaine. La démocratie de type libérale, dans et à travers ses fondamentaux, est une, même si l’on doit admettre des manières culturellement distinctes de la vivre. Nous ne nous ressemblons pas d’un individu à l’autre. Mais il n’y a pas l’ombre d’un doute, que par certaines caractéristiques de base,  nous appartenons tous à la seule et même espèce humaine. Alors que faire pour que cesse une démocratisation de façade qui place l’Afrique en situation de se mentir en permanence à elle-même ?

Nous sommes, d’abord, pris au piège des apparences. La démocratie étant un article à la mode, tout le monde se sent dans l’obligation de se mettre dans les rangs, de se jeter à l’eau, quitte à ramer à contre-courant. Aussi convoque-t-on formellement toutes le denrées nécessaires pour concocter sa mayonnaise démocratique. Une constitution ? En veux-tu, en voilà. On peut s’autoriser après de la tripatouiller à loisir. Des élections ? Tout y est et le compte est bon : bulletins, urnes, isoloirs, encre indélébile et tout le bataclan. Messieurs et Mesdames les observateurs, arrivez vite et vous allez voir ce que nous allons voir. Les institutions démocratiques ? Elles fonctionnent normalement, c’est-à-dire selon les normes du milieu. N’est-ce pas le terrain qui commande ? Ainsi se poursuit, ici et là, sur notre continent,  cette farce grossière qui n’a de démocratie que le nom.

Nous sommes, ensuite, pris au piège des mots et expressions que nous inventons pour camoufler le monstre démocratique de nos œuvres. Il ne nous reste plus qu’à nous  confectionner  une bonne conscience d’autruche. Que voudrait dire très exactement  une « démocratie apaisée » ? L’expression est à la mode. Elle est sur toutes les lèvres. Mais pour dire quoi ? Pour  signifier quoi ?  De quel apaisement a-t-elle besoin une démocratie établie sur des valeurs attachées à la souveraineté du peuple, au jeu normal des institutions, dans l’esprit d’une vraie séparation des pouvoirs ? Ce ne sont quand même pas les peuples qui déclarent les guerres. Mais c’est bien leurs dirigeants qui ouvrent le ban et inaugurent le cycle infernal des malheurs. La démocratie est de nature et par nature apaisée. Ce qui affecte d’une suspecte redondance l’expression « démocratie apaisée ».

 Que signifie, par ailleurs, « l’opposition non déclarée » ? De deux choses l’une : ou cette opposition est incapable et s’auréole d’un statut indu ou usurpé, ou cette opposition est hypocrite parce qu’elle choisit de faire semblant, de faire comme sans en être vraiment. Dans un cas comme dans l’autre, l’expression « opposition non déclarée» relèverait d’un abus de langage. Pour s’opposer, une opposition, dans une démocratie qui se respecte,  doit se créditer d’un projet alternatif. Et le minimum, c’est qu’elle déclare un tel projet pour se déclarer opposition. Sinon, c’est le bon peuple qu’on est en train d’avoir au bluff.

Nous sommes, enfin, pris au piège d’une honteuse « folklorisation » du pouvoir d’Etat. Celui-ci se voit emmailloté, à travers ses divers représentants, à commencer par le premier de titres aussi farfelus que ridicules. Comme si nous n’avions tiré aucun enseignement d’un passé récent qui résonne encore en écho de « Timonier national », de « Grand Camarade de lutte » ou de « Sylly national ». Ce sont là les produits de l’ère des partis uniques et de la pensée unique. Mais alors, pourquoi les nouveaux chefs africains, qui se prévalent de tourner la page d’un passé honni, s’obligent-ils à se faire appeler « Père de la nation » ? Si, comme on le dit, le ridicule tue, nous pouvons dormir tranquille : il nous débarrassera de tous nos pères et mères de la nation.

Jérôme Carlos
La chronique du jour du 16 juillet 2009
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Publié dans Politique nationale

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