Interview du Prince dè Sodji Abéo, président du Rpn : « Le Bénin est en déconfiture et sent le souffre … »
Les échéances électorales de 2011 approchent à grand pas. Déjà, des regroupements politiques se créent autour des hommes et des idéaux. Une effervescence soudaine s’est emparée de la géopolitique béninoise. De sa réserve, le Prince dè Sodji Abéo, président du Rpn observe avec discernement ces différents mouvements. La restauration de la notion de l’Etat et une révision non hypocrite de la Constitution sont, selon Abéo des préalables à résoudre.Votre position est très claire vis-à-vis du régime Boni Yayi. Vous êtes contre la manière dont le pays est gouverné. Mais qu’est-ce qui justifie votre absence aux diverses manifestations qu’organisent les forces politiques de l’opposition ?
Dans l’ancienne mouvance et l’Ubf réunies, j’ai l’habitude de me voir multiplier par zéro dès lors que je ne représente pas le centre des intérêts de ceux à qui on attribue avec une facilité déconcertante, le titre de «leader». En plus, mon attachement, et ceci, malgré tout, à la personne du Général Mathieu Kérékou ne plaide pas en ma faveur. Néanmoins, à partir du moment où nous avons le même point commun, chacun ou chaque groupe, joue sa partition.
Ne voyez-vous pas qu’il n’est pas prudent de travailler en rangs dispersés surtout qu’un adage dit que « c’est l’union qui fait la force » ?
Je rends ce qu’on me donne. Sur ce, dans notre Bénin où divers mythes, le paraître et les apparences ont remplacé le savoir, le bon sens et la raison, je tiens pour irréversible qu’une société se construit à partir des réflexions et sur des valeurs. Depuis 1999, je cris cela sur tous les toits. Mais, les préoccupations des gens étant ailleurs, je constate malheureusement que je fais un bruit dont je suis le seul à entendre le son. La nature a ses lois et tout a une fin. Alors, à force de refuser à nous poser les questions qui ont leur pesant d’or : qui étions-nous ? qui sommes-nous ? que voulons-nous ?, aujourd’hui, bien des choses nous présentent l’addition.
Est-ce à dire que la situation que vit actuellement le Bénin était prévisible ?
La course derrière une réussite sociale étant devenue un sport national dans notre pays où se sont les spécialistes des dénigrements de ceux qui les gênent auprès des décideurs qui arrivent à obtenir les médailles, que voulez-vous ? Que voulez-vous dans ce pays étrange qu’est le nôtre ? Que voulez-vous dans ce Bénin où dans la très grande majorité des cas, l’élément de confiance n’existe pas ? Que voulez-vous espérer dans ce Bénin où bien des gens jouent la comédie de la sincérité envers eux-mêmes en tant qu’être humain ? Que voulez-vous dans ce Bénin où seuls ne comptent que les mystificateurs, les rouleurs de mécanique, le vantardisme de la notoriété internationale ? Quoi attendre finalement ? La représentation que Boni Yayi donne du pouvoir temporaire qu’il exerce est horrible. Le Bénin est en déconfiture et sent le souffre. Toutefois, je signe avec détermination que le Dahomey devenu Bénin doit passer par ce qui se passe en ce moment. Le Bénin doit passer par la cour politique actuelle de notre pays où règnent, et plus que jamais, les rois de la démagogie, la mesquinerie, la fourberie, la mégalomanie, le régionalisme, le tribalisme et l’ethnocentrisme réunis. Ces choses qui sont pires pour le devenir de notre patrie commune que l’hérésie de la lutte contre la corruption, le dada de nos chevaliers blancs qui trouvent là une occasion de soigner leur publicité. Le Bénin doit passer par l’illusion Boni Yayi pour que nous nous ressaisissions pour lui, rien que pour lui, si c’est encore possible. Sortons du syndrome de l’abaissement national !
Est-ce à dire que l’affaire Cen-Sad par exemple fait partie de ce tableau noir que vous venez de peindre ?
Boni Yayi n’a pas caché dès le 6 avril 2006 que c’est lui le seul rédempteur du Bénin. Il n’a pas caché que tout doit partir de lui, que c’est sa seule volonté qui doit compter. A partir de là, il aura du mal à convaincre qu’il n’est pas l’unique responsable et coupable du «Water-Gate» à la béninoise qu’est cette sale affaire Cen-Sad. Le reste n’est qu’une opération d’un expert dans l’art du brouillard.
Et pourtant, il y a eu le limogeage du ministre Soulé Mana Lawani du gouvernement ?
Une bonne blague oui !
Comment ?
Réhabilitation du Cic et du Palais des congrès, extension du parking de l’aéroport, augmentation des équipements de sécurité, construction des villas, assainissement des sites, bitumage de la route aéroport-place du souvenir-air Afrique….Est-ce le ministre Soulé Mana Lawani qui s’est occupé de tout cela à la fois ? N’y a-t-il pas eu des propos du genre « il faut que je fasse de ce X, ressortissant d’un coin des Collines, un homme aussi riche que Talon et Adjavon » ? Ce sont là des interrogations qui n’ont malheureusement pas trouvé de réponse
Est-ce à dire que vous n’accordez pas foi aux propos tenus par le Chef de l’Etat lors de son entretien avec la presse en marge de la célébration de la fête du 1er août 2009 ?
Dans un discours, outre la littérature, il faut savoir lire le sens sociologique et philosophique que l’orateur donne aux mots qui sortent de sa bouche. Et dans le cas d’espèce, la facilité avec laquelle le président Boni Yayi a voulu faire de nous des dupes a été trop flagrante. Le Bénin n’a pas de gouvernement, pas de ministres de la République. Le Bénin a des ministres à lui, Boni Yayi. Il faut avoir en tête cette vérité pour réécouter la condescendance avec laquelle il a eu à traiter tous ses ministres à lui lors de cet entretien. Réécouter le mépris et l’humiliation affichés à l’égard de l’expert comptable et ancien responsable de la comptabilité de la Bceao qu’a été Soulé Mana Lawani. Que cache le comportement de phrasien adopté par le président Boni Yayi pour livrer, et ceci sans élégance, le ministre Soulé Mana Lawani aux romains qu’il pense que nous sommes pour le crucifier pour lui ?
Avec votre permission, abordons le sujet relatif aux élections qui pointent à l’horizon 2011. Maintenez-vous votre déclaration selon laquelle vous devez d’abord rencontrer le Général Mathieu Kérékou, votre mentor avant de vous prononcer sur le choix à faire pour la présidentielle de 2011 ?
Je ne suis pas doué pour tenir des propos fantaisistes et je ne cherche en aucun cas à attirer une quelconque attention. Sachez cependant que je ne confonds pas, moi, une course de fond qui demande la maîtrise de la matière avec une course de vitesse. Dans tous les cas, le moment est venu pour que l’élection présidentielle de 2011 se fasse avec les éléments palpables, les éléments solides, les éléments qui inspirent le crédit et la considération. Rien n’est à sa place, absolument rien. Il est alors temps de sortir des schémas étrangers qui nous font marcher à reculons dans le progrès de l’humanité. Et pour en revenir à votre question, je reste fidèle à mon principe.
Etes-vous toujours dans la logique de la révision de la Constitution ?
Ce n’est plus moi seul qui en parle. Mais les autres et moi ne voyons pas les choses de la même manière malheureusement. Toute discipline part d’une histoire. La sociologie et la philosophie tiennent lieu d’analyse. L’équilibre, nous l’avions dans nos traditions. Et si nous ne connaissons pas notre histoire ou si nous la méprisons pour devenir face à elle les auxiliaires de la colonisation afin de survivre uniquement pour jouer les importants, comment pouvons-nous sauvegarder un patriotisme, bâtir un Etat, construire une Nation ? Comment pouvons-nous prétendre exister ? C’est là la grande interrogation.
De façon concrète, quelle est l’approche que vous préconisez ?
Je préfère et de loin me répéter que de raconter n’importe quoi selon les circonstances. Je répète qu’une Constitution régit les rapports entre un Etat et ses citoyens. Où est l’Etat ? Où sont les citoyens ? Cela étant, je comprends que de par leur position du moment, certains et non des moindres, tiennent à échapper à des procès en sorcellerie. Avec moi, et surtout avec mes défunts, qu’ils pensent au Bénin, à son honneur et à l’amour qu’il lui faut pour que nous nous donnions la main. Certes, sans argent dans le monde d’aujourd’hui, vous êtes banalisé. Mais l’argent seul ne suffit pas, il faut autres choses sans lesquelles, pour toute prétention ou ambition, on reste sur sa faim. L’exemple du présent et d’autres dans le jeu politique depuis, est sous nos yeux.
Ne pensez-vous pas que vous posez un problème de fond qui pourrait gêner ?
Nous n’avons pas la notion de l’Etat, n’en déplaise aux déclarations que je lis ces derniers temps dans la presse alors que le Bénin a un urgent besoin du sérieux et du solide. Nous ne concevons pas qu’il y ait des règles qui doivent être respectées, même en famille. Nous n’avons pas le sens des services publics. Chez bien de nos lettrés et dans nos campagnes, quel est le sens de l’Etat que bien des gens ont ? Qu’est-ce que ce beau monde attend de l’Etat ? Combien de gens pensent qu’ils sont concernés par l’Etat ? Les gens ne sont tenus à rien. L’Etat chez nous, voire en Afrique, a seulement un titre occidental. L’Etat est identifié à un individu : « c’est notre papa, il va faire cela pour nous ». Voilà notre conception de l’Etat. Voilà ce que nous nous faisons un malin plaisir de cultiver. Dès lors, nous ne pourrons que faire des dérapages pour jouer les connaisseurs, pour nous émouvoir. Le reste n’est que du bavardage, des mises en scène.
Vous semblez tout remettre en cause là ?
Ce serait tant mieux pour le Bénin si être conséquent envers sa personne rentrait dans nos comportements. Dans tous les cas, il faut impérativement – et le moment est venu – réorganiser la direction politique du Bénin. Pour cela, notre pays a besoin de l’apport des gens qui savent. Le nombre de trous sur la robe de l’Avocat indique l’expérience et la respectabilité. Halte donc à la plaisanterie de l’âge du capitaine introduite par mauvaise foi dans notre Constitution pique assiette pour se faire dégager un chemin. Cet acte des tricheurs est une insulte à la mémoire de nos ancêtres.
Que voulez-vous voir supprimer dans la Constitution du Bénin ? Les 70 ans ?
Qui sont-ils, et pour qui se prennent-ils, ceux qui, par le simple argument de l’école, veulent nous imposer par le biais de leur terrorisme intellectuel, leur diktat ? La maturité et l’expérience qui dépassent tous les diplômes réunis sont des stimulants pour le devenir d’un pays et non des fardeaux comme certains nous l’impriment par ignorance pour ne pas dire par bêtise, à notre patrie commune. La souveraineté des décisions qui engagent son avenir appartient au peuple. Le rôle de ses fils que lui, peuple, a envoyé à l’école de l’homme blanc est de lui fournir des arguments responsables, dignes et lucides pour choisir.
C’est donc au peuple et en toute liberté, de décider de qui ou qui peut parler en son nom. Le combat de voir sauter les 70 ans qui est un coup d’Etat à une tranche de la vie d’un homme, m’habite. Il faut revoir la durée du mandat présidentiel qui sera limitée à deux ainsi que celui des députés qui ne sont que les représentants de leur circonscription à l’Assemblée Nationale. Il faut seconder le prochain président de la République, Chef du gouvernement d’un premier ministre, coordinateur de l’action gouvernementale pour valoriser la fonction. Pour les autres institutions, il faut définir le profil des gens qui les animeront. L’Exécutif est aussi une institution. Dès lors, pourquoi limiter l’âge à son seul niveau ? Ayons l’esprit de justice et de dignité envers le Bénin pour remettre les pendules à l’heure !
Qu’attendez-vous des députés dans ces conditions ?
Après Abomey, Parakou, Boni Yayi vient de réaffirmer à Lokossa l’obligation morale qu’il a de demander à travers un référendum, la réforme de la Constitution. Devant Dieu et les mânes de nos ancêtres, il faut qu’il mette son honneur à mériter sa confiance. Quant aux députés, toujours devant Dieu et les mânes de nos ancêtres, il faut aussi qu’ils cessent de s’écouter, d’écouter leurs intérêts pour y mettre un idéal – bien qu’on dit que ce sont les intérêts qui guident le monde – pour voir le peuple désorienté, le peuple qui souffre. Les députés ne doivent pas prendre le risque du refus de libérer la voie d’un référendum qui rendra la parole aux peuples, 19 ans après la Conférence nationale.
Les gens disent que vous « avez un instinct de tueur et une terrible capacité de nuisance ». Voilà que des regroupements se forment, des personnalités qui ne cachent plus leurs ambitions personnelles. Qu’en dites-vous ?
Il y a une différence entre prétention et ambition. Cela étant, Bruno Amoussou, selon ce qu’il a déclaré lui-même, est au « midi de sa vie politique ». Alors, voudra-t-il se mettre dans la peau d’un simple spectateur ? Lazare Sèhouéto que je regarde chaque fois que l’occasion se présente avec curiosité a eu à dire « il faut, en 2011, changer de chauffeur et de voiture ». A-t-il conscience qu’il demande sans le dire, la révision de la Constitution ? Dans tous les cas, face à cette fracture sociale et politique, fracture sociale qui déteint sur la politique quand on sait que le manque de considération pour l’autre est l’une des plaies qui rongent notre pays, il va falloir agir. L’échec du Prpb – qui a commis l’erreur fatale de se saborder à la Conférence nationale de 1990 – est une catastrophe pour le Bénin et pour l’Afrique. Ne figeons pas notre patrie. Le moment des réformes est venu.
Propos recueillis pour la Presse du Jour par
Affissou Anonrin
Journal LA PRESSE DU JOUR 14/09/09
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