OPINION : De l'obligation de résultats, Boni Yayi a capitulé
Dans le discours d’investiture de Boni Yayi, trois concepts avaient retenu l’attention de l’opinion publique, puis repris en chœurs par les médias et les citoyens ; il s’agit de l’obligation de résultats, de l’obligation de rendre compte et de la démocratie concertée. A l’exercice du pouvoir, on découvre que Boni Yayi n’en a pas la culture et l’opinion publique a rangé le concept dans la panoplie des spéculations nébuleuses dont le régime du changement est passé maître.L’obligation de résultats provient d’un concept de gestion de l’administration publique en vigueur notamment au Canada et en Nouvelle Zélande connu sous le terme générique de Gestion axée sur les résultats. Depuis le début de la décennie en cours, avec l’appui des partenaires au développement, certains pays africains dont le Bénin se sont lancés dans des réformes importantes visant à passer d’une administration consommatrice de ressources à une administration d’objectifs et de résultats. Le ministre Luc Marie Gnacadja avait vulgarisé le concept par le truchement d’un séminaire et en avait fait son cheval de bataille pour tenter de conquérir le pouvoir d’Etat en mars 2006. La démarche exige du chef et de ses collaborateurs qu’ils produisent des résultats, c’est-à-dire que toutes les activités soient inscrites dans le cadre d’objectifs précis dont la grille d’évaluation est définie. Elle suppose surtout la mise en place d’un plan stratégique et d’un mécanisme de suivi de l’exécution des programmes.
Quelle que put être la sévérité avec laquelle on doit juger les présidents Mathieu Kérékou et Nicéphore Dieudonné Soglo, on est obligé de leur reconnaître la vertu d’avoir traduit leurs projets de candidat en programme d’actions du Gouvernement, documents sur la base desquels le peuple pouvait évaluer chacun de leurs mandats. Cela devrait, de façon intrinsèque, devenir la règle. Mais force est de constater qu’après plus de trois années de gouvernement, l’opinion publique attend désespérément de connaître la boussole du régime du Changement. Mais la plus belle femme ne pouvant donner que ce qu’elle a, le nouveau pouvoir se complait à ouvrir des chantiers à tour de bras pour, malheureusement, les laisser en friche ou au mieux sans résultats probants. Curieusement, après plus de trois ans, les émergents ont décidé d’évaluer un programme d’actions dont personne n’a pris connaissance non pas faute de l’avoir réclamé, mais parce qu’il n’a existé que dans leur tête à eux. Ils avaient même eu l’outrecuidance d’affirmer qu’aucun président ne l’avait jamais fait auparavant. L’obligation de résultats est dans tous ses états !
D’année en année, le régime du Changement confectionne des budgets de plus en plus faramineux qu’il claironne sur tous les toits sans toutefois dire en fin d’exercice quel en est le niveau d’exécution. Evidemment les budgets exécutés diffèrent toujours de celui voté par la représentation nationale en flagrante violation des textes de la loi fondamentale. Il est toutefois important de comprendre qu’un budget résulte de l’équilibre entre des prévisions de recettes et celles de dépenses que l’on réalise tout au long de la période d’exercice. Ce qui est utile à annoncer à l’opinion publique pour qu’elle puisse apprécier la prouesse du gouvernement, c’est le niveau de réalisation du budget. Les recettes de l’Etat sous le régime du Changement n’ont jamais dépassé huit cent cinquante milliards de francs alors que les tous premiers budgets confectionnés crevaient le plafond de mille milliards de francs.
Le premier gouvernement de Boni Yayi, aux dires du ministre en charge des finances, n’aurait trouvé que deux cent millions de francs dans les caisses ! Une belle hérésie qui augurait des coups de mensonges à asséner au peuple afin de lui justifier des résultats fallacieux. En effet pour payer le premier mois de salaire, il ne leur fallait pas moins de trois milliards de nos francs. C’est ainsi qu’après avoir diabolisé le régime de Kérékou, on s’aperçoit qu’une infrastructure prévue en son temps pour coûter moins de quatre milliards de nos francs a été finalement réalisée, sous le régime du Changement, avec plus de onze milliards dans un marché passé de gré à gré. Les explications données par le gouvernement pour s’en défendre n’avaient convaincu personne. L’obligation de résultats a ainsi du plomb dans l’aile !
La démarche volontariste adoptée puis les annonces faites pour nous sortir des délestages électriques au début du quinquennat du chantre du Changement se sont révélées être des leurres. On se souvient du célèbre dialogue entre la directrice générale de la société distributrice de l’énergie électrique Célestine Adjanohoun et Boni Yayi. Se voulant très proche de son peuple et sachant lui gratter là où ça le démangeait le plus, Boni Yayi demandait à son interlocutrice, devant plusieurs dizaines de milliers de téléspectateurs, de l’aider à expliquer à une concitoyenne désemparée pourquoi elle devrait payer mensuellement le même montant que lorsque les factures d’électricité étaient établies tous les deux mois. La pauvre citoyenne était loin de s’imaginer qu’après cette intervention présidentielle, les Béninois croupiraient sous une série de malheurs. Délestages à répétition, révélations de nombreux scandales dans la gestion de l’entreprise, suppression de nombreux guichets de paiement de factures, facturations fantaisistes. L’économie nationale peine à se relever de cette crise de l’énergie rentrée depuis dans la rubrique des fatalités pour lesquelles le pouvoir ne nous a pas convaincus d’avoir la moindre solution. L’obligation de résultats boit donc la tasse !
Sur le sujet de la crise énergétique, la crédibilité de Boni Yayi est depuis lors mise à rude épreuve parce que l’inauguration du centre de raccordement CEB-TCPN dont on nous avait annoncé qu’elle mettrait fin à notre calvaire à partir de mars 2007 est apparue aux yeux des populations comme un véritable coup de bluff. Le sentiment selon lequel Boni Yayi voudrait donner le change s’était précisé par le fait que le directeur de la société chargée de fournir de l’électricité aux populations s’était retrouvé sur la liste confectionnée par Boni Yayi en personne pour les élections législatives de mars 2007.
Cela montre l’importance relative que Boni Yayi accorde à l’énergie électrique dans l’économie nationale. C’est dire aussi et surtout que les souffrances des populations le préoccupent peu. Ce directeur avait dû en effet s’intéresser seulement à temps partiel de la résorption de la crise énergétique pour s’occuper de sa campagne électorale. La proclamation de l’obligation de résultats n’est donc qu’un miroir aux alouettes !
Plus de trois ans et demi après son investiture, le peuple attend toujours la vision de Boni Yayi par rapport à la crise énergétique. Il s’était vanté d’avoir engagé soixante dix milliards de nos francs pour que la SBEE puisse résorber ses dettes vis-à-vis de la CEB afin que cette dernière continue de lui vendre de l’énergie, mais on ne sait pas ce que préconise Boni Yayi pour réduire notre dépendance énergétique par rapport à quelques pays de la sous région. Le gouvernement avait annoncé pour cela l’acquisition rapide d’une turbine à gaz avant de se rendre compte que les conditions d’acquisition et d’installation d’une turbine à gaz sont très lourdes. Aussi, l’énergie fournie par ce moyen est-elle un peu chère pour nos pauvres bourses. De quels résultats Boni Yayi peut-il se prévaloir sur ce sujet si nous ne savons pas vers quelle solution il veut-il tendre ? Maître Adrien Houngbédji avait exprimé clairement sa vision sur la crise énergétique qui mine le développement de notre pays depuis plus d’une décennie. Boni Yayi va devoir revoir sa copie sur l’obligation de résultats !
La gratuité annoncée des enseignements maternel et primaire que tout le monde devrait saluer avait suscité des controverses parce que le pouvoir l’avait instrumentalisée politiquement. Sa gestion est devenue un fait politique qui tend à renforcer le sentiment de pilotage à vue que l’opinion perçoit de la gestion de Boni Yayi. Il avait fallu décréter la gratuité pour que Boni Yayi s’aperçoive que les infrastructures scolaires manquent cruellement. La bombe étant lancée, il fallait déployer un branle-bas budgétaire pour contenir les effets dévastateurs d’une décision qui, visiblement, n’avait pas fait l’objet d’une évaluation préalable. L’obligation de résultats est en perte de vitesse !
Aujourd’hui, tout le monde s’aperçoit qu’il s’agit tout simplement de la généralisation de la suppression de la contribution scolaire mise en œuvre d’abord par le président Nicéphore Dieudonné Soglo, puis étendue par le Général Mathieu Kérékou. Gratuité signifie suppression non seulement de la contribution scolaire, mais aussi de l’achat des livres et des cahiers. Il faudra qu’on évalue le nombre d’enfants qui ne termineront pas l’année scolaire ou qui n’iront pas plus que pendant quelques années faute de pouvoir s’assurer une alimentation adéquate ou de moyens pour acquérir les manuels et les cahiers. On risquerait d’avoir l’effet pervers qui produit l’inverse du but recherché et l’obligation de résultats de s’étioler !
Dans la même veine, la gratuité des soins de santé aux enfants de moins de cinq ans avait été annoncée et il n’est plus un secret pour personne que cela constituait simplement une promesse de campagne. Plus de deux ans après, ladite mesure n’est toujours pas effective. Pour corroborer que c’est un mode de fonctionnement, la gratuité de la césarienne était annoncée un peu avant la campagne pour les élections communales et locales, mais pour entrer en vigueur à partir du premier décembre 2008. Cette date avait dû être reportée au premier avril puis la gratuité nuancée. Toutes ces annonces de gratuité relèvent de ce que la nouvelle classe dirigeante considère comme de la communication politique qui, en réalité, relève plus de la manipulation politicienne que de la pédagogie envers l’opinion publique consistant à comprendre en vue de s’approprier les actions du gouvernement. C’est précisément l’infantilisation des masses populaires caractéristiques des régimes populistes qui n’ont que faire de l’obligation de résultats.
Aussi, le paiement de la dette intérieure contractée par le régime précédent avait-elle commencé à connaître un dénouement avec le nouveau pouvoir. Le gouvernement avait cru devoir laisser la gestion de ladite dette par la SOAGA en obligeant les créanciers à accepter un abattement de vingt pour cents de leurs créances. Face à la grogne de ces derniers, le gouvernement avait dû battre en retraite, confirmant ainsi l’improvisation, le cafouillage et la précipitation qui caractérisent sa gestion. Les agents permanents de l’Etat ont dû accepter de recevoir des titres du trésor qu’ils négocient généralement à perte auprès des institutions financières pour pouvoir faire face à des impératifs du moment. De l’obligation de résultats, il n’en retient sur ce dossier qu’un concept fumeux !
Enfin, au moment de la confection de la loi sur le service militaire d’intérêt national, plusieurs députés dont le président Adrien Houngbédji avaient émis de sérieuses réserves sur son orientation. L’objectif devrait être que ce service facilite l’accès au marché de l’emploi aux jeunes appelés. La communication du gouvernement avait été faite dans ce sens, mais aujourd’hui les résultats ne lui font pas du tout honneur. Le sentiment qui prévaut aujourd’hui est qu’une loi engageant l’Etat à hauteur de quatre milliards par an avait été votée pour que les appelés aillent gonfler les rangs de chômeurs. L’obligation des résultats se trouve là aussi reléguée dans la panoplie des spéculations nébuleuses.
Le périple de Boni Yayi à travers le monde pour, soi-disant, faire pleuvoir des milliards de francs sur notre pays est une véritable gabegie. Un programme de déplacements pour mener une offensive diplomatique s’est transformé en de tristes tableaux du ballet de la cour du Roi. La preuve que l’objectif annoncé n’avait pas été atteint est que l’Etat avait dû lancer un emprunt obligataire pour mobiliser l’épargne intérieure. Le nombre pléthorique de ministres et conseillers qui accompagnent Boni Yayi dans ses déplacements avait fait décaisser plusieurs dizaines de milliards de nos francs pour une moisson étonnement insignifiante. En effet, après trois ans de gestion des affaires la plupart des infrastructures réalisées relèvent des initiatives prises du temps de la présidence du Général Mathieu Kérékou dont les financements étaient pratiquement bouclés. L’obligation de résultats est aux oubliettes !
Toujours hâtif sur ses décisions, toujours imprévisible dans ses replis tactiques, toujours énigmatique dans ses cheminements, souvent complexe et parfois obscur dans ses approches, il reste difficile d’abstraire une vision globale, un dessein collectif dans les actions du chantre du Changement. L’évaluation de chaque ministre dont la chartre du gouvernement est empreinte n’est que foulée au pied par ceux-là mêmes qui l’ont signée. Il apparaît clairement qu’il est difficile d’apprécier quelque résultat dont le chantre du Changement avait claironné de se faire l’obligation. Le peuple n’avait pas élu quelqu’un qu’on lui a présenté comme étant le meilleur d’entre nous pour nous sortir du cercle vicieux de la pauvreté pour l’entendre dire "pardon si j’ai échoué, je vous demande de me donner une seconde chance". De ce pain de contrition-là, le peuple béninois avait déjà mangé ; on ne l’y prendra plus !
Ismaël Kaffo, Essayiste Sociopolitique
Journal LE GRAND JOURNAL 17/09/09
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