La fin du Bénin en 2011 ?
Périodiquement, des chrétiens fondamentalistes, revisitant quelque passage du Livre de l’Apocalypse à la lumière de sombres événements qui ne laissent pas de hanter le siècle, prédisent la fin du monde ‘‘pour bientôt’’, en avançant parfois une date précise de l’année en cours ou de celle à venir. Depuis quelque temps, au vu des seuls événements politiques dans le Bénin du changement et sans le secours d’aucun livre d’inspiration divine, des Béninois lucides et bien-pensants annoncent pour 2011 l’apocalypse au Bénin, la fin brutale de l’état de paix dont jouit notre pays depuis le 1er août 1960 : ‘‘Tu vas voir, ça va être la guerre civile en 2011, et ce ne sera d’ailleurs pas une mauvaise chose parce que ça va nous aider à prendre conscience et à nous ressaisir. On s’amuse trop dans ce pays.’’ Ainsi pourraient se résumer les propos de ces Béninois, pas du tout va-t-en guerre, mais qui estiment tirer tout simplement la conclusion logique des événements qui s’enchaînent et qui, d’après eux, nous portent vers un effroyable carambolage. Et le ‘‘ça va nous aider’’ doit s’entendre comme un aveu d’impuissance face à la fatalité entrevue : ne pouvant pas arrêter le mal qui arrive, l’on s’oblige à le considérer comme un bien.Prendre au sérieux ces propos alarmistes, c’est ne pas se souvenir qu’à chaque veille d’élection présidentielle, les Béninois jouent à se faire peur : ‘‘Retenez-moi ou je fais un malheur !’’ Ils dramatisent, ils poussent verbalement le pays jusqu’au bord de l’abîme ; alors quelqu’un se détache et demande qui veut vraiment y entrer. Tout le monde lui répond non. Alors on bat sagement en retraite et en bon ordre. Fin du psychodrame. La sagesse et l’ordre l’emporteront donc en 2011.
Ne pas prendre au sérieux ces propos alarmistes, c’est peut-être jouer à l’apprenti sorcier ou, plus précisément, jouer à l’autruche se fourrant la tête dans le sable à la vue de l’inéluctable danger ; c’est oublier en effet que la présente ‘‘veille d’élection présidentielle’’ est particulièrement longue, qu’elle aura duré trois bonnes années quand nous arriverons au but, et que pendant ces trois années, dont il reste un peu moins de deux, l’ensemble des dérives peut se résorber en un gigantesque dérapage susceptible d’entraîner le pays dans le décor. Et se retrouveront jetées dehors par portes et fenêtres et avec fracas cinquante années de dur apprentissage de la vie en commun. Prendre donc conscience du risque de danger, le tenir pour pratiquement certain afin de pouvoir d’autant mieux l’empêcher, l’éviter, un ennemi connu étant à moitié vaincu.
Or donc ennemi n’est pas le mot car les prophètes de malheur cités plus haut ont dit quelque chose de beaucoup plus grave, ils ont dit ‘‘guerre civile’’, comme ils auraient pu dire ‘‘guerre fratricide’’ : voilà ‘‘la vérité, l’âpre vérité’’. Les Tutsis et les Hutus du Rwanda se sont tués. Les Dioula et les Bété de Côte d’Ivoire se sont tués. Les Béninois des ethnies A et B se tueront. Voilà, concrètement, la guerre civile. Il faut le savoir. Savoir que l’ennemi, c’est nous-mêmes, tous ceux qui n’envisagent pas d’autre issue à la crise que celle-là : la guerre civile pour les petits-enfants, les enfants, leur parents et leurs grands-parents, tous Béninois. ‘‘Ca va nous aider’’. Mais a-t-on pris l’avis de tous ces gens que ‘‘ça va aider’’ ?
La crise, venons-nous de dire. En quoi consiste-t-elle ? Car il importe de bien la connaître, de bien la circonscrire pour la combattre, la résoudre, la dissoudre pour que le psychodrame ne devienne pas drame et tragédie tout court. Pour essayer de faire clair et vite, schématisons. Disons que le visage de la crise, dont nous sommes tous les acteurs d’une manière ou d’une autre, pourrait être ramené à trois traits saillants convergeant tous les trois en mise en procès de l’Exécutif, tant il est vrai que l’Exécutif constitue la pierre d’angle, la clé de voûte, la colonne vertébrale de notre édifice démocratique. L’article 68 de la Constitution du 11 décembre 1990 est celui qui le dit avec le plus de force et de clarté : Quand tout s’effondrerait, quand tout menacerait de s’effondrer, l’Exécutif s’arroge constitutionnellement les pleins pouvoirs pour continuer l’Etat ‘‘sans que les droits des citoyens garantis par la Constitution soient suspendus.’’ En cas de nécessité absolue, semble énoncer l’article 68, l’Etat Béninois se résume à deux choses : l’Exécutif et les droits des citoyens. C’est donc logiquement que les citoyens se tournent constamment vers l’Exécutif, quitte à le rendre responsable de tous leurs maux et, en l’occurrence, des trois maux essentiels qui, si l’on n’y prend garde, pourraient conduire le pays à s’entredéchirer en 2011, à l’occasion des élections présidentielles. Quels sont ces maux ?
Il y aurait, premièrement, le fait que l’Exécutif veuille ‘‘tout prendre’’ à n’importe quel prix. Cette accusation court surtout depuis que les élections communales et municipales ont dû être reprises ici et là, que ladite reprise s’est étendue sur un temps passablement long, et que l’impression a prévalu que l’Exécutif ne se montrait satisfait des résultats que lorsqu’ils faisaient pencher la balance du côté de ses partisans en terme de formations politiques. De là à le soupçonner de n’être pas resté en dehors du jeu et d’avoir, au contraire, tout mis en branle, pour l’emporter, il n’y a qu’un pas qui a été vite franchi. L’Exécutif s’est-il vraiment rendu coupable d’un tel forcing ? Toujours est-il que le soupçon existe - et qu’il s’est fait conviction chez beaucoup de citoyens - le soupçon que l’Exécutif veut mettre le pays en coupe réglée, au détriment des ‘‘droits des citoyens garantis par la Constitution’’. Car on le soupçonne aussi de tout faire pour contrôler les principales institutions de l’Etat. Soupçon ou conviction, la situation crée déjà beaucoup de frustrations dans l’air de la République, la ‘‘chose publique’’, la chose de tous. Et l’Exécutif ne doit jamais tomber sous le coup de l’accusation de vouloir ‘‘tout prendre’’, de vouloir s’approprier la chose de tous, alors que son rôle est de veiller à ce que chacun en ait sa part légale. Qu’adviendra-t-il si notre démocratie n’est plus celle d’un vrai multipartisme mais celle d’un monopartisme édulcoré avec des partis godillots pour une opposition de marionnettes ? Il est encore temps pour l’Exécutif de dissiper la tentation (la tentative ?) qu’on lui prête de vouloir ‘‘tout prendre’’ pour nous enfermer dans un monopartisme qui ne dit pas son nom. Le faire pour apaiser l’horizon 2011.
Il y aurait, deuxièmement, le fait que l’Exécutif veuille avoir sous son contrôle - et comme qui dirait sous sa botte - l’ensemble des mass media. La tentation a toujours existé, grande et (hélas !) compréhensive, que l’Exécutif veuille faire de l’ORTB et de La Nation sa chasse gardée, malgré leur caractère de services publics. Le moyen de ne pas succomber à une telle tentation quand on est, de fait, l’employeur/payeur ! Et voici l’ORTB et La Nation transformés en ‘‘La Voix de son Maître’’, insidieusement obligés de ne dire, n’écrire et ne montrer que des chose qui plaisent à l’Exécutif et qui soignent son image. Il semble que les journalistes de ces deux organes, conscients de la déontologie de leur métier, doivent, sous tous les régimes, mener une guerre de tranchées, pour desserrer l’étau de l’Exécutif, pour arracher le droit, qui est intrinsèquement le leur, de ne pas dire, écrire et monter que ce qui plaît à l’Exécutif, eux qui sont les seuls à couvrir toute l’étendue du territoire, et qui n’ont pas le droit de ne faire entendre au pays qu’un seul son de cloche.
Or, non seulement l’Exécutif actuel aurait succombé, comme tous les autres avant lui, à la tentation d’instrumentation de l’ORTB et du quotidien La Nation, mais aurait fait mieux, c’est-à-dire pire, en casernant aussi la presse privée. Selon des bruits de coulisse en effet, l’Exécutif actuel se serait lancé dans une telle entreprise dès son arrivée par le biais de contrats de partenariat. Est-il vrai qu’à coup de contrats conséquemment sonnants et trébuchants, il a mis l’ensemble de la presse privée au régime de l’ORTB et du quotidien La Nation ? Toujours est-il que de nombreux citoyens clament de plus en plus leur lassitude par rapport au monocorde et au monocolore des deux presses officielle et privée. De guerre lasse, ils zapperaient, se confiant résolument à RFI, France-24, TV5-Afrique ou Monde, etc., sauf pour la nécrologie nationale. C’est inquiétant. Que l’Exécutif aide aussi la presse privée à bien jouer son rôle en démocratie en faisant écho à toutes les opinions, rien de plus normal ! Que, par contre, il la gave de gains et l’encage, rien de plus inadmissible, car la pensée unique est antinomique de la démocratie. Et il est encore temps pour l’Exécutif, de dissiper l’insupportable sentiment qu’il travaillerait, payerait pour que nous nous retrouvions, comme une fois déjà, en situation de pensée unique. Le faire par respect pour la liberté de presse, socle de la démocratie, le faire pour apaiser l’horizon 2011.
Il y aurait, troisièmement et enfin, le fait insolite de la cavalcade verbale et spatiale de l’honorable député Rachidi Gbadamassi. Qu’il puisse retourner sa veste à la vitesse de la lumière sans vertige et sans perdre l’équilibre est peut-être une qualité que de nombreux Béninois pourraient lui envier. Mais en sa qualité de député, ‘‘représentant de la Nation toute entière (art. 80), au parlement et hors parlement, et qu’il porte sa veste à l’endroit ou à l’envers, il ne peut que prêcher la bonne parole de la Constitution du Bénin, qui met un accent particulier sur ‘‘la République une et indivisible’’ (art. 2). L’honorable Gbadamassi devrait donc se réjouir de l’intention qu’il prête aux ‘‘compatriotes du Sud’’ (sic) de s’apprêter à susciter la candidature du Béninois Untel aux élections présidentielles de 2011 sans prêter attention à son ethnie et ne prenant en considération que sa compétence et son intégrité. Le cas échéant, ce serait une première dans notre histoire politique, une première qui marquerait une grande avancée sur le chemin de l’unité du pays et de la formation de la nation. Or, au lieu de s’en féliciter, l’honorable Gbadamassi voit dans l’intention prêtée par lui aux ‘‘compatriotes du Sud’’ une obscure manœuvre pour ‘‘diviser les deux frères du Septentrion’’ (sic), et il parcourt le Septentrion pour le dire à qui veut l’entendre sur le mode de ‘‘ils, les compatriotes du Sud’’. Ce ‘‘ils’’ est divisionniste et séparatiste. C’est un ‘‘ils’’ qui, sur les lèvres de l’honorable Gbadamassi, met à l’écart de la République les ‘‘compatriotes du Sud’’. C’est un ‘‘ils’’ pernicieux. S’il est convaincu de ce qu’il dit, l’honorable Gbadamassi a le devoir de se rendre chez les ‘‘compatriotes du Sud’’ et de leur dire en face ‘‘vous’’, pour les dissuader de diviser le pays.
On pourrait laisser un député sur quatre-vingt-trois à sa cavalcade verbale et spatiale s’il n’y avait un problème, un problème particulièrement préoccupant : il se murmure que, parlant des ‘‘compatriotes du Sud’’ et parlant d’eux sur le mode de ‘‘ils’’ qui exclut, l’honorable Rachidi Gbadamassi serait le porte-parole non officiel de l’Exécutif, serait en mission pour le chef de l’Exécutif. Pour quel dessein ? Le chef de l’Exécutif sait de quoi il est garant et comptable. Il est garant et comptable de tout le Bénin. Il est urgent donc que l’Exécutif se démarque officiellement de l’honorable Gbadamassi, et rappelle officiellement à l’honorable Gbadamassi sa responsabilité sacrée de député, ‘‘représentant de la Nation toute entière’’. Le faire pour l’unité du pays et pour apaiser l’horizon 2011.
Si les Béninois focalisent sur l’Exécutif au point de le charger de tous les péchés d’Israël, c’est qu’il est, faut-il le rappeler, la clé de voûte de notre système démocratique. Si certains d’entre eux focalisent aujourd’hui sur 2011 au point de prédire, de prévoir, d’espérer la guerre civile pour cette date, ce n’est point par une quelconque perversion de l’esprit, c’est qu’ils n’en peuvent plus de déceptions et de frustrations. Quel espoir, quel enthousiasme le 6 avril 2006 ! ‘‘Où sont les neiges d’antan ?’’. Mais voici Henri de Montherlant qui dit en termes plus clairs l’immense abattement de nombreux Béninois : ‘‘Les amours sont comme ces armées immenses qui recouvraient hier la plaine. Aujourd’hui, on les cherche : elles se sont dissipées.’’
Les Béninois sont tristes et abattus parce qu’ils ont beaucoup aimé leur pays. De l’Indépendance au Changement en passant par moult coups d’Etat pacifiques et par la Révolution, et par le Renouveau démocratique, ils auront tout essayé pour faire du Bénin un pays prospère. Tout a échoué. De guerre lasse, ils voudraient à présent essayer la guerre civile comme solution. Absurde. Et il n’y aura pas de guerre civile, parce que la guerre, c’est ‘‘la solution finale’’, la fin du Bénin, et aucun Béninois ne veut la fin du Bénin en 2011. Mais il est normal que le subconscient meurtri tente de supprimer l’objet de l’amour déçu. Nous ne laisserons pas le subconscient triompher, nous le dominerons. Il n’y aura pas de guerre civile en 2011 parce que le Bénin, que nous aimons, doit continuer.
Mais on a beau ne pas vouloir jouer les Cassandre, on a beau refuser le désespoir qui fait désirer la guerre, la mort comme une solution préférable à toutes celles qu’on a essayées, il est un constat sur lequel l’on doit tomber d’accord avec les pronostiqueurs de la guerre civile pour 2011, et c’est ‘‘on s’amuse trop dans ce pays’’. Oui, on ne travaille pas assez et l’on n’a pas de discipline. Pas nécessairement la discipline des armées ou des Jésuites, mais la simple discipline de la fidélité à la parole donnée, au programme tracé, au projet défini. Sans ce minimum de discipline, le même ou son contraire échouera. Avec ce minimum de discipline, le même ou son contraire réussira, il y aura de l’eau en permanence dans nos robinets, de l’électricité en permanence dans nos lieux de vie et de travail, la corruption refluera, et le Bénin sera ce que nous en aurons fait par le travail assidu et la discipline : un pays prospère, convivial et généreux.
(Par Roger Gbégnonvi)
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