Les cache-misère de la crise
Inutile de chercher à le nier : le Bénin subit les effets de la crise économique qui secoue le monde. Nos recettes fiscales et douanières fondent comme beurre au soleil. Notre baromètre économique et commercial, en l’occurrence le marché international Dantokpa, ne dit rien qui vaille. Avec le renchérissement de l’électricité, de l’eau et de l’essence à la pompe, les populations n’ont plus qu’à boire le calice des malheurs jusqu’à la lie.Il reste, malgré tout, qu’au moins quatre secteurs d’activités n’en finissent pas de nous étonner. Vus de l’extérieur, ils affichent les signes d’un certain dynamisme. Mais en dedans, cela ne sent pas la rose. Comme quoi il ne faut pas se fier aux apparences, car tout ce qui brille n’est pas or.
Première escale, le landerneau politicien. Ici, on ne se fatigue pas de porter sur les fonts baptismaux de nouvelles formations politiques. Il s’en créé toutes les semaines et à tour de bras. Et il se trouve toujours et chaque fois du monde et du beau, dans de grandioses cérémonies, pour applaudir ces coquilles hantées par le vide, aussitôt expulsées des entrailles du néant. Si Rachidi Gbadamassi, à en croire notre confrère « Nokoué », dans son édition du 17 juillet 2009, est bien parti pour lancer sa formation politique le 15 août prochain, le maire de Sèmè Kpodji, Mathias Gbêdan, a choisi, quant à lui, le week-end dernier, pour franchir le Rubicon.
Deuxième escale, l’univers de la musique et des musiciens. Ils sont de plus en plus nombreux ces jeunes gens et ces jeunes filles qui tournent à longueur de temps autour des studios de production. L’idée qui les hante, c’est de produire un premier album.
La profession d’artiste musicien est-elle si matériellement valorisante pour que tant de jeunes gens et de jeunes filles s’y précipitent ? Quel niveau de profit escompter d’une industrie discographique encore largement étrangère à toute idée d’économies d’échelle, une industrie dont les produits subissent, qui plus est, les effets d’une piraterie sauvage ? Malgré tout, chaque jour voit arriver sur le marché de nouveaux albums. Alors, question : comment la machine peut-elle continuer de tourner alors que ses produits, qui sont souvent loin d’être de qualité, ni ne se vendent ni ne nourrissent son homme de musicien ? Voilà une équation bien complexe. A soumettre à un Prix Nobel d’économie.
Troisième escale, le monde grouillant et turbulent de la presse nationale. Saviez-vous que c’est une cinquantaine de quotidiens qui sollicite l’attention du public dans un pays où l’on ne lit pas beaucoup ? A qui donc est-elle destinée cette abondante production qui fleurit chaque jour, à chaque coin de rue, à chaque feu de signalisation, à tous les carrefours ?
Un journal, tout de même, c’est une administration, un personnel, une imprimerie, des intrants divers comme le papier ou l’encre…toutes choses qui ont un coût et qui sont à mettre en regard d’un marché publicitaire inorganisé et à rapport quasi nul. C’est connu : ce n’est pas la vente au numéro qui assure à un journal standing et rentabilité. S’il en est ainsi, on doit admettre que nos entreprises de presse ou ce qui peut y ressembler, sont des entités d’un genre particulier. Il y a lieu de parler d’entités qui se situent en dehors de toute rationalité économique ; d’entités qui n’ont pas besoin d’être rentables pour survivre, ceci contre les lois du marché. Il va falloir cependant expliquer à qui profite, en dernière analyse, tout cet argent dépensé à perte pour maintenir la tête hors de l’eau un journal qui peine à se trouver des lecteurs. Pour que les Chinois n’en ait plus le monopole, voilà un vrai casse-tête béninois.
Quatrième et dernière escale, les buvettes. Et Dieu sait qu’il en existe à Cotonou. A tous les coins de rue. Dans toutes les « vons ». Dans les cours intérieures des maisons. Jusque, parfois, dans l’antre secret de quelques appartements privés, à l’abri de tous les regards. Beaucoup de choses y coulent à flots. Presque toujours à la grande joie de tous ceux et de toutes celles qui y passent du bon temps. Une seule question à se poser : si nous sommes vraiment en crise et que nos poches sont supposés trouées, comment nous arrangeons-nous pour n’être jamais à cours de ressources et de continuer à remplir les buvettes qui n’en demandent pas moins ?
Politiciens en mal de visibilité, musiciens en herbe en quête d’identité, journalistes habités par le souci de compter, habitués des buvettes qui s’investissent à briser un face-à-face ennuyeux avec eux-mêmes, voilà quatre figures de la crise qui nous frappe de plein fouet. L’agitation qui s’observe autour de chacun d’eux n’est qu’une manière de jeter de la poudre aux yeux. Ces quatre personnages sont, chacun à sa manière, des victimes de la crise. Ils en sont, par les masques qu’ils arborent, les cache-misère. Mais nous ne pouvons continuer de nous mentir. Nous nous devons de nous assumer, en étant et en restant vrai et véridique. Seule la vérité sauve.
Jérôme Carlos
La chronique du 20 juillet 2009
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