Presse : au-delà des ressentiments

Publié le par ABDOULAYE BIO TCHANE

Seraient- ils fâchés avec leur presse ? Certains de nos compatriotes, ces jours derniers, ont pris le parti de balancer de grosses pierres dans toutes les rédactions de nos journaux, radios et télévisions. On est allé manifester bruyamment devant le siège de Golf TV. On a failli faire un sort à une équipe de l’ORTB en reportage à la Bourse du Travail. On a lapidé le véhicule de Sulpice Gbaguidi, chroniqueur au quotidien « Fraternité » et sur la télévision Canal 3. Tous ces  faits portent atteinte à l’exercice de la profession de journaliste. Il faut y voir une alerte.
La presse est comparable à un miroir tendu à une société en quête de sa propre image. Dans cet exercice, le journaliste est un intermédiaire qui se charge de  tenir le miroir. Le miroir tendu peut être déformant. Le journaliste qui tient le miroir peut le manipuler au point que la société ne s’y reconnaisse plus. Tout comme cette même société peut crier à la manipulation parce que le miroir ne lui renvoie pas l’image qu’elle aurait voulu d’elle-même. C’est dire que le rapport de la presse avec sa société, dans une démocratie pluraliste notamment, n’est pas des plus aisés. Mais pourquoi sommes-nous, là où nous sommes ?

Il faut d’abord considérer la campagne électorale précoce dans laquelle s’est engagé notre pays comme le cadre premier où ont pris corps et forme la plupart des dérives que nous déplorons aujourd’hui. C’est une loi de la nature : on finit par récolter, ce que l’on a semé. Quand tous nos week-ends bruissaient de marches de soutien et de remerciement, de prières et de célébrations d’action de grâce, de meetings géants ponctués de discours militants ; quand tous les ministres sont priés de déserter leurs bureaux pour aller prêcher partout l’évangile du changement, que pensons-nous que nous faisions ? Nous étions déjà en campagne électorale. Avec ce que cela suppose d’excès, de surenchère, de passion. Nous y sommes encore. Et il y a gros à parier qu’il n’y aura pas de trêve dans cette fuite en avant jusqu’aux consultations électorales de 2011. La presse, miroir témoin de tout ce méli-mélo, avec et à partir de son propre assaisonnement, chauffe le palais des uns, échauffe le sang des autres. Quand sur un ring, deux boxeurs en viennent à être aveuglés par la fureur de leur combat, l’arbitre qui joue les intermédiaires entre les adversaires n’est pas et n’est plus à l’abri d’un mauvais coup. Comparaison pour comparaison, c’est ce qui arrive à la presse.

Par ailleurs, la politisation de tout et de rien, voilà la gangrène que nous avons introduite dans notre administration, dans nos institutions, dans la société civile, dans nos syndicats, dans la presse elle-même. On ne peut aller nulle part sans montrer patte blanche. On ne peut rien entreprendre sans se situer politiquement. Et si on reste silencieux ou si on paraît ambigu, énigmatique ou indéchiffrable, on vous tend la carte du Bénin, à charge de décliner vos origines en vous situant géographiquement. C’est à ce jeu dangereux que nous nous livrons. Il déconstruit, dans tous les esprits, l’idée de nation. Il dévalue la citoyenneté nationale au profit d’une citoyenneté de terroir. Quand la confusion est à ce point entretenue, dans la perte générale des valeurs, la presse, dans l’esprit perturbé et embrouillé de plus d’un, peut perdre sa place et son statut de témoin et se faire compter au nombre des gladiateurs qui se trucident dans l’arène sociale.  

C’est en cela que tous les actes dirigés contre la presse que nous venons de vivre ces jours derniers  portent une leçon : il faut sortir la presse de la confusion ambiante, en marquant son territoire ; il faut lui éviter d’épouser les querelles qui ne sont pas les siennes. Mais qui est habilité à le faire ?

La presse, la première, à travers notamment ses animateurs que sont les journalistes. Ceux-ci doivent s’imposer l’impérieuse discipline d’informer honnêtement le public qu’ils servent et qui constitue leur raison d’être. D’où, pour eux, le souci constant et permanent de la vérité, de l’équilibre de l’information. D’où, pour eux, la nécessité de ne se comporter ni en opposants au pouvoir, ni en agents du pouvoir. Média vient du latin medium, qui veut dire milieu. Le journaliste ne prend pas position. Le journaliste tient une position. Celle du juste milieu  parmi les forces en action dans l’arène sociale. C’est en cela que le compagnonnage du journaliste et du politicien est source de duplicité et de confusion. Il ne produit rien de bon.

La presse aura besoin d’être appuyée, dans une telle vision des choses, par l’organe de régulation, la Haute Autorité de l’Audiovisuel et de la communication (HAAC). Priorité, dans cet appui, à la presse de service public, encore instrumentalisé en presse d’Etat. Si celui-ci, dans un système de parti unique, par exemple, est la caisse de résonance du pouvoir, la presse de service public n’est compatible qu’avec la démocratie pluraliste. Ouvert à tous, il doit rester le miroir du public contribuable. Voilà l’horizon possible d’un nouveau partenariat entre la presse, les forces politiques et le public. Pour notre part, nous nous y engageons. Fermement. Sincèrement.

Jérôme Carlos
La chronique du jour du 29 juillet 2009
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