Radiographie d’un entretien télévisé

Publié le par ABDOULAYE BIO TCHANE

C’est parce qu’il est rare qu’il a du prix. L’exercice de l’entretien télévisé auquel s’était livré le Chef de l’Etat le 1er août au soir, sur l’Office de Radio et Télévision du Bénin (ORTB), a été de l’ordre d’un événement. L’affaire Cen-Sad, pour avoir été le plat de résistance de cet exercice, n’a pas peu contribué à lui donner du relief.
Le Président de la République a-t-il convaincu ? A chacun, à partir de sa grille de lecture, de se faire une opinion et de franchir le pas toujours délicat d’un jugement. Un bémol cependant : l’émission était en français. Une partie de l’opinion était privée des clés nécessaires pour la décrypter et pour accéder à son message essentiel.

Nous ne nous préoccupons pas de savoir, quant à nous, si le Président a convaincu ou non. Mais plutôt de  savoir si, dans cet exercice, il a su mettre de son côté les ingrédients d’une  communication efficace pouvant lui permettre d’être convaincant.

L’affaire de la Cen-Sad, avec son fort parfum de scandale, a beaucoup ému nos compatriotes. Ils sont arrivés à la conclusion que le régime du changement n’est pas plus vertueux que tous les autres. De la poudre aux yeux que tous ces discours, que tous ces signaux, que tous ces actes symboliques qui avaient entretenu l’illusion  d’un possible changement sur le front de la corruption. Les Béninois, gardaient une dent contre leur gouvernement. Le Chef de l’Etat n’était à exclure de leur champ de vision.

Cela suffit à justifier l‘opportunité d’une telle émission. Elle  était à faire, parce qu’elle était attendue. Elle venait à point nommé, parce que le gouvernement était le dos au mur, sur un dossier qui a brutalement cristallisé les mécontentements, fait reprendre du poil de la bête à l’opposition, offert à peu de frais aux  syndicats un fonds de commerce à exploiter.

Cela suffit à justifier, en outre, que l’invité le mieux indiqué pour une telle émission, c’était le Chef de l’Etat lui-même. Plutôt Dieu que ses saints. Dans cette affaire, qui pose un problème de gouvernance, comment faire payer des cadres et des ministres, sans engager, directement ou indirectement, à un moment ou à un autre, la responsabilité du Chef ?

L’invité a délibérément choisi, pour l’exercice, le ton de la sincérité et de la bonne foi. Le tout ponctué d’expressions qui,  de la bouche du Président de la République, ne prennent que plus de sens : « Je vous le jure » « Croyez-moi, s’il vous plaît ». L’invité a également choisi le levier de l’émotion, faisant du peuple, des souffrances de ce peuple, de la promesse de verser, s’il le faut, son sang pour ce peuple, le principal référentiel de son discours. Et ceci, il faut le dire, jusqu’à l’excès. On n’est pas loin d’une auto victimisation, tendant à faire du Président la cible innocente d’un complot.

L’invité a largement usé du non verbal, c’est-à-dire des éléments de communication qui ne s’expriment pas par des mots ou par des idées. Il s’agit, essentiellement, ici, de la gestuelle, c’est-à-dire de l’ensemble de ses gestes qui sont à prendre pour autant de signes de communication. Pour appuyer le propos, ponctuer les mouvements de la pensée, souligner les mots. Toutes les études en communication montrent que l’on accroche plus avec le non verbal qu’avec le contenu informationnel du message. Il restera à souhaiter que  le Président passe du registre d’une gestuelle naturelle et spontanée à un autre registre plus élaboré, mieux maîtrisé.

Il restera à souhaiter également que le Président hiérarchise mieux ses idées pour éviter des redondances et des répétitions. Même s’il devait paraître moins naturel. Quand elles ne sont pas utiles, redondances et répétitions  plombent le discours qui perd de sa force et de son dynamisme. Les coulisses du pouvoir ? Pas nécessaire d’en parler. Des propos échangés au sommet de l’Etat ? Motus ! Quelques relâchements dans le  discours, comme : « J’aime bien ce garçon, je l’adore », parlant de l’ancien ministre des Finances.

Enfin, les deux consoeurs qui ont conduit l’entretien, que le Président aurait dû éviter d’appeler familièrement par leurs prénoms, Olga et Annick, ont semblé refusé de jouer le jeu d’un entretien télévisé. C’est un genre qui a ses règles et ses principes. On n’y pose pas ses questions à soi, mais celles du public. C’est en se mettant en devoir de relancer, de reformuler, de repréciser que nos consoeurs auraient évité à l’invité des développements trop longs qui ont souvent pris les allures d’un discours unilatéral et unilinéaire. Au total, l’exercice mériterait d’être répété, à moins  qu’il soit bien préparé. L’appétit ne vient-il pas en mangeant ?

Jérôme Carlos
La chronique du jour du 3 août 2009
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Publié dans Politique nationale

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