EXPRESSION A DISTANCE : Ces morts qui nous gouvernent encore
‘‘Les hommes d’Etat Malades ne démissionnent pas. Ils meurent en scène…’’, écrit Claude Gubler, qui soigna François Mitterrand pendant toute sa présidence, c’est-à-dire pendant les quatorze ans de son cancer, secret d’Etat. Il mourut juste à la descente de la scène. Mais avant lui, Georges Pompidou, qui se savait atteint d’un cancer, avait choisi de mourir en scène.Ce que ne dit pas Claude Gubler, et qui tombe pourtant sous le sens, c’est qu’il y a des hommes d’Etat qui, des jours et des semaines après leur mort, nous gouvernent encore à l’insu de nous-même pour diverses raisons de commodité.
Un roi célèbre d’Abomey eut la malencontreuse idée de rendre l’âme hors du cadre fixé par le protocole de la cour et qui était, naturellement, celui du palais royal. Il fallut deux à trois mois pour rattraper la situation, deux à trois mois pendant lesquels le peuple d’Abomey fut invité à plusieurs reprises à hurler les noms de gloire de son roi et à se prosterner devant lui qui déambulait en hamac sur son balcon. On ne fit tomber la ‘‘nuit sur Abomey’’ que lorsqu’il fut clair que le décès du monarque, aux yeux du peuple, était survenu dans son lit au palais d’Abomey.
On n’eut pas besoin de montrer un succédané de Franco dans son hamac : il n’en avait pas. Mais après quarante ans de règne absolu et monarchique sur l’Espagne, il ne fut pas aisé d’annoncer au peuple d’Espagne que le Caudillo, à la tête des siens antirépublicains, venait de trépasser. De peur de quelque séisme socio-politique, on prit son temps, plus d’un mois, pour l’annoncer, temps pendant lequel le général Franco, toujours supposé vivant, continuait donc de gouverner l’Espagne. Il fallait que le peuple le crût ainsi, et on le lui fit croire.
Les Ivoiriens et nous-mêmes ne saurons jamais à quelle date précise s’est envolée l’âme du Président Houphouët-Boigny, vu que nos frères ivoiriens n’attendaient que la chute du Bélier pour régler des comptes. Après mûre réflexion et dans l’espoir de différer le temps des casses, les grands officiers des pompes funèbres choisirent comme date de la mort d’Houphouët-Boigny la date anniversaire de l’indépendance du pays. Pas génial mais astucieux.
Récemment, et s’agissant du décès du Président Omar Bongo, trois à quatre dates nous ont été proposées à côté de la date officielle. La date réelle n’est donc connue que de quelques-uns, qui n’en sont pas avantagés. De toute façon, d’Abomey à Libreville en passant par Madrid, pour ne retenir que ces capitales, il arrive que les vivants soient gouvernés au sens propre par des morts. Pas longtemps, mais tout de même !
Paul Emile da Silva
Journal NOUVELLE EXPRESSION 01/10/09
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