Bénin : la problématique du social
Et la marche des travailleurs n’a pas eu lieu. Ainsi en ont décidé les autorités gouvernementales de notre pays. Elles auront ainsi réussi à noyer sous une forte présence d’éléments armés l’action syndicaliste programmée pour ce 21 juillet 2009. Les travailleurs entendaient, par cette manifestation publique, apporter leur grain de sel au dossier de la Cen-Sad qui exhale, comme on le sait, un fort parfum de corruption. Les travailleurs entendaient également prendre l’opinion publique à témoin face à la dégradation du climat social.Le face-à-face syndicats/gouvernement s’est terminé à l’avantage de ce dernier. Le projet de la marche a avorté. La force a eu raison des travailleurs. Mais les a-t-elle désarmés ? Les a-t-elle démobilisés ? Vont-ils se taire sur la corruption qui sévit alors qu’ils se voient, eux, condamner à tirer le diable par la queue ? Vont-ils oublier et faire passer par pertes et profits tous les maux qui les accablent, tous les problèmes qui les assaillent, les pénalisent et les fragilisent, dans un climat social pourri ?
Tenons-le nous pour dit : l’interdiction d’une marche ne saurait interdire la marche des choses. Le gouvernement a interdit la marche des syndicalistes. Soit ! Mais le gouvernement ne saurait interdire à ceux-ci de continuer à ruminer leurs revendications. Les syndicalistes n’ont pu marcher comme ils le souhaitaient. Mais l’idée qu’ils se font du gouvernement, par rapport à leurs revendications, n’a pas changé. S’ils n’ont pu exprimer une telle idée dans une manifestation de rue, ils lui trouveront une place dans leurs cahiers de doléances. L’interdiction de la marche des syndicalistes met en lumière trois données majeures. Elles appellent, les unes et les autres, des réponses rapides et satisfaisantes. Quelles sont ces données ?
La première donnée, c’est le climat social. Il est loin d’être au beau fixe. Et il ne sera pas nécessaire de convoquer nos meilleurs météorologistes pour nous en convaincre. La cherté de la vie, du fait de l’augmentation des prix de denrées de première nécessité, préoccupait déjà les travailleurs. Le renchérissement de l’électricité, de l’eau, de l’essence à la pompe est à tenir pour la goutte de trop. A quoi il faut ajouter des menaces qui pointent à l’horizon, avec la privatisation annoncée des sociétés d’Etat comme les Télécommunications, la Société nationale des eaux du Bénin, la Société béninoise d’énergie électrique.
Si une marche des syndicalistes ne peut suffire à apporter de bonnes réponses à tous ces problèmes, on conviendra, tout de même, que l’interdiction de cette marche ne constitue pas non plus une solution. Bien au contraire. Elle fait monter la tension d’un cran. Elle obscurcit un horizon déjà fort chargé. Elle exacerbe la crise. Elle éloigne des voies du dialogue pour celles plutôt problématiques de l’affrontement.
La deuxième donnée, c’est la menace qui pèse désormais sur les libertés publiques. L’interdiction de la marche des syndicalistes n’est plus un fait isolé depuis que le gouvernement, pas plus loin que le week-end dernier, a déjà interdit d’autres manifestations publiques du genre. Tout se passe comme si nous entrions tout doucement et sans crier gare dans l’ère d’une grave dérive : tordre le cou aux droits, piétiner les libertés, remettre en cause nos plus précieux acquis constitutionnels.
Le gouvernement a le droit de refuser que l’on lui fasse un faux procès et protester de sa bonne foi que ce ne sont pas vers de tels cimetières des libertés qu’il nous conduit. Mais nous avons, quant à nous, le droit de juger la démarche du gouvernement suffisamment suspecte pour justifier que se lèvent des boucliers protecteurs des libertés ; s’éveillent les chiens de garde de notre démocratie ; pour que se mobilisent les bonnes volontés afin d’éloigner le loup de la bergerie. C’est un réflexe de vie et de survie, dans un pays comme le nôtre qui a assidûment fréquenté, dans un passé pas trop lointain, l’école de l’arbitraire et de l’autocratie.
La troisième et dernière donnée, c’est la concertation malmenée et martyrisée. Dans un pays où l’on parle de gouvernance concertée, avec à l’appui un Haut Commissariat érigé à cet effet, on peut déplorer que le gouvernement n’ait pas jugé utile d’associer les travailleurs aux différents projets de privatisation des sociétés d’Etat. C’est la preuve que le Bénin est loin d’être une maison de verre où l’on ne craint pas de dire ce qu’on fait, où l’on s’applique à faire ce qu’on dit. Il n’est donc que temps, au-delà de l’interdiction d’une marche, de remettre les choses en marche.
Jérôme Carlos
La chronique du jour du 22 juillet 2009
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